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Alpinisme

1921 : le trio magique

15/12/2021
Gaston Rébuffat, Louis Lachenal et Lionel Terray
1921 : le trio magique

1921 : le trio magique
Gaston Rébuffat, Louis Lachenal et Lionel Terray

par Barney Vaucher 

Cette année écoulée 2021 a marqué le centenaire de la naissance de trois des plus grands alpinistes français : Gaston Rébuffat, Louis Lachenal et Lionel Terray. En 1950, à l’époque de l’Annapurna, on peut dire qu’ils occupent une place de choix au Panthéon mondial de l’alpinisme. Je les ai classés, non pas par l’importance du rôle qu’ils ont joué dans l’histoire alpine, mais par leur ordre d’arrivée sur cette terre. Rébuffat naît le 7 mai à Marseille, Lachenal le 17 juillet à Annecy et Terray, le 28 juillet à Grenoble. De souche sociale et de caractères très différents, ils ont toutefois un point commun : une passion brûlante pour la montagne.

Les années de jeunesse

Avant que les destins de ces trois géants ne se croisent, il peut être sympathique de jeter un œil sur leur jeunesse. Gaston Rébuffat naît dans une famille modeste, et c’est par le biais du scoutisme (l’œuvre Allemand) que tout commence. Des sommets de la Sainte-Baume et de la Sainte-Victoire, mille mètres d’altitude, il découvre les grands espaces : par temps clair, le Dévoluy et l’Oisans sont visibles. La découverte des Calanques s’accompagne de celle de l’escalade. Il s’inscrit à la section de Provence du Club Alpin en décembre 1937, en même temps que ses futurs compagnons de cordée, Gabriel Ollive et Georges Livanos. De façon concomitante, c’est la rencontre avec son grand frère de la montagne, Henri Moulin. En août 1938, Moulin l’emmène à la Meije et aux Ecrins. Puis, en compagnie de partenaires comme Robert Tanner ou Georges Livanos, il accède au niveau le plus élevé de l’escalade rocheuse dans les Calanques, une formation qui lui sera bien utile aux Jorasses. Gaston comparera le style Tanner par sa beauté et sa fluidité, à celui de Comici, et Livanos dira qu’il y avait les bons, les très bons, les excellents, … puis Tanner. Quant à la griffe Livanos-Rébuffat, faites un tour à la Centrale de la Grande Candelle pour en avoir une idée. 

Même origine sociale modeste chez Louis Lachenal, dont les parents, petits commerçants d’Annecy, n’imaginaient pas un seul instant enfanter un volcan et un futur génie de l’alpinisme. La jeunesse de Lachenal, à l’étroit dans l’établissement clérical où on l’a inscrit, est synonyme d’exubérance, de fureur de vivre et d’éternelle quête de liberté. Là encore, c’est via le scoutisme et les louveteaux que le coup de foudre va se produire. Un matin, Lachenal, avec l’ami de toujours, Louis Faramaz (Nanaz), découvre le cirque du Fer à Cheval. Dès lors, son chemin est tracé : au Biclope, succèdent le Parmelan, la Tournette et les Dents de Lanfon. Dans l’équipe, il y a aussi celle qui deviendra sa femme, Adèle. Pour Louis, il est temps d’aborder un vrai sommet du massif du Mont-Blanc, ce sera le Grépon. Nanaz indisponible, c’est Henri Puthon, heureux propriétaire d’une moto, qui l’accompagne. L’ascension tourne à l’épopée, le mauvais temps les cueille au sommet, la nuit à la terrasse du CP où ils n’échappent pas à un bivouac glacial. Le Grépon est à la fois une leçon de modestie et une confirmation de sa passion. En 1941, Louis adhère lui aussi à Jeunesse et Montagne.

PHOTO Lachenal et ses amis annéciens (Coll. Lachenal, remerc. Catherine Cuenod)

Le cas de Lionel Terray est différent. De par la condition sociale de ses parents – son père médecin appartient à la bourgeoisie grenobloise – et les lieux où se sont déroulées ses années de jeunesse - un château et un vaste jardin face aux pics enneigés de Belledone - il découvre l’amour de la nature au berceau. Dans Les Conquérants de l’inutile, il confesse avoir chaussé sa première paire de skis à trois ans. La nature sauvage qui entoure la propriété familiale est « un monde idéal pour cristalliser les rêves d’un enfant épris de liberté et de merveilleux. » Son adolescence est une longue révolte marquée par cette quête de liberté, une scolarité en pointillé ponctuée de renvois d’établissements tous plus lugubres les uns que les autres, son père, « aveuglé par son orgueil de grand bourgeois intellectuel, ne pouvant absolument pas admettre que son fils soit incapable de poursuivre des études supérieures. » Après un dernier envoi, écrit-il, « mon père, sans doute complètement écoeuré d’avoir engendré un tel monstre, sembla ne plus porter grand intérêt à mon sort. » Ce qui lui donne une totale liberté pour s’adonner à l’alpinisme et au ski où il remporte des succès aux championnats de France 1940/41. Jusqu’à son engagement à Jeunesse et Montagne.

De Jeunesse et montagne à l’Annapurna

Jeunesse et montagne (JM), est une organisation semblable aux Chantiers de Jeunesse, créée en août 1940, après la défaite, par l'Armée de l'air française, afin de donner une formation à la jeunesse alors que les Forces armées françaises étaient quasiment dissoutes par les autorités allemandes. C’est dans ce contexte que Terray rencontre Rébuffat. Dans un premier temps, Terray est sidéré par « ses ambitions alpines qu’il manifestait dans des propos apparemment délirants ». Mais la confiance de Rébuffat est contagieuse, les deux hommes s’apprécient, grimpent ensemble et connaîtront leur plus belle réussite avec le versant nord du col du Caïman. En 1942, Rébuffat obtient son diplôme de guide. Tant en amateur qu’en professionnel, il multiplie les courses d’envergure mais, son rêve le plus ardent est l’éperon Walker à la face nord des Grandes Jorasses. La première occasion se présente au cours de l’été 1943, Frendo et Rébuffat parviennent jusqu’au dièdre de 75 m avant d’être repoussés par le mauvais temps. Cet échec est loin de le rebuter. Deux ans plus tard, du 14 au 16 juillet 1945, la cordée réussit la première répétition de « la course la plus sérieuse des Alpes ».

PHOTO Face nord des Grandes Jorasses (coll. Barney Vaucher)

Cependant l’événement marquant dans la vie de Terray est sa rencontre avec Lachenal. Au premier abord, tout n’est pas gagné pour la future cordée la plus fameuse des Alpes, Terray étant irrité par l’antimilitarisme et l’esprit libertaire de Lachenal, mais un concours de circonstances les réunit, leur compagnon respectif ayant déclaré forfait. Du sommet du Moine, ils imaginent Rébuffat et Frendo engagés dans la Walker. Terray est subjugué par les dons stupéfiants de son compagnon : « Déjà, il avait sur la glace et les rochers enneigés ou instables cette facilité déconcertante, cette élégance de félin qui devait en faire le plus grand montagnard de sa génération. » Au Moine naît une cordée d’exception qui sera le symbole de la cordée parfaite pour les décennies à venir. Ils sont complémentaires, et surtout d’une célérité hors norme. Au Badile comme aux Droites, courses jugées exceptionnelles à l’époque, ils courent littéralement, accomplissant des horaires deux fois et demie plus brefs que ceux de leurs prédécesseurs. Seule une erreur d’itinéraire liée au mauvais temps les prive d’un parcours à la journée de l’éperon Walker. Une seule autre course jouissait d’une réputation aussi sulfureuse que la Walker, la face nord de l’Eiger. Depuis 1938, aucune cordée n’a réédité l’exploit de la cordée Heckmair. Le nombre de victimes qui a précédé son ascension a doté l’Eigerwand d’une réputation de « mur de la mort ». Si les difficultés ne sont pas aussi soutenues qu’aux Jorasses, sa hauteur (1600 m contre 1200 m), sa longueur et sa complexité en font un itinéraire unique dans les Alpes. Malgré des auspices peu favorables (grave blessure à la main droite pour Terray), un galop d’essai au Nant Blanc leur redonne confiance et, dans la matinée du 14 juillet, ils abordent la paroi. Rapidement, Terray a l’occasion d’apprécier une fois de plus les exceptionnels talents de grimpeur de Lachenal que l’absence de protections ne semble pas gêner le moins du monde. Dans la Rampe, la Cheminée de la Cascade mérite si bien son nom qu’elle les contraint à ouvrir une variante Terray (cotée en VI). Ils n’échappent pas au classique mauvais temps que la paroi réserve à ses prétendants et, le 16 juillet 1947, ils se dressent au sommet de l’Eiger.

L’Annapurna (8091 m) … et après

Depuis longtemps, le Comité de l’Himalaya, Lucien Devies en tête, rêvait d’envoyer une expédition en Himalaya, la seule expérience française ayant été celle au Hidden Peak, en 1936. La sélection de Terray, Lachenal et Rébuffat ne prête pas à discussion. Dirigée par Maurice Herzog, Jean Couzy et Marcel Schatz en font également partie. Au regard des expéditions allemandes d’avant-guerre, l’équipe française de 1950, peut être qualifiée d’expédition légère. Elle a mis la barre très haut, d’autant que les deux 8000 sur lesquels elle a jeté son dévolu – l’Annapurna (8091m) et le Dhaulagiri (8167m) – sont quasi inconnus. Près de deux mois sont nécessaires pour explorer les approches et les possibilités qu’offrent les deux géants. Dix jours après la découverte de l’accès au bassin nord par Rébuffat et Lachenal, ce dernier foule le sommet de l’Annapurna avec Herzog : on est bien plus proche du style alpin que de l’expédition lourde ! 

PHOTO L’Eigerwand (coll. GHM)

Le bilan se solde par de graves amputations pour les deux summiters. Herzog poursuivra une carrière politique, mais pour Lachenal, guide, la situation est dramatique. Après des années où pointe souvent le désespoir, il revient à la montagne, et grâce à sa pugnacité et l’amitié de camarades comme Contamine, Couttet, Payot ou Rébuffat, il opère un incroyable retour, gravissant avec eux l’arête sud de la Noire de Peuterey. Jusqu’à ce 25 novembre 1955 où, bravant une météo défavorable, il fait une chute mortelle dans une crevasse de la Vallée Blanche.

PHOTO Terray au Fitz Roy (coll. GHM)

L’Annapurna révèle à Terray un mode de vie qui lui sied à la perfection. Pendant les quinze années qui suivent, il devient le plus grand alpiniste d’expédition de son époque. A titre privé comme dans le cadre des expéditions nationales - il bénéficie de la confiance totale de Devies et du Comité de l’Himalaya - il donne cours à sa boulimie de découvertes et multiplie les expéditions aux quatre coins de la planète. Suite à l’Annapurna - où il a sacrifié, tout comme Rébuffat, ses chances d’aller au sommet pour assurer la survie d’Herzog et de Lachenal - succède le Fitz Roy, encordé avec Guido Magnone. Puis, avant de guider des clients au Pérou, Terray trouve le temps de gravir l’Aconcagua. Avec Magnone, il est l’artisan de la conquête du Makalu (8485m), le cinquième sommet de la planète, et du Jannu (7710m). Les Andes le fascinent par leur beauté et l’opportunité de vivre des aventures d’une intensité et d’une ampleur bien supérieures à celles qu’il a connues dans les Alpes. Comme au Jannu, il est à la pointe de l’audace et de la prouesse technique : Chacraraju Est et Ouest, Taulliraju, Huantsan, offrent des difficultés bien supérieures à celles des grandes courses glaciaires des Alpes. De retour d’Alaska, il grimpe dans la vallée du Yosemite en compagnie d’Allen Steck et Royal Robbins. A partir du Fitz Roy, il y a une symétrie dans sa carrière d’alpiniste, avec le Jannu comme point d’orgue : elle s’achève sur un sommet proche du Mc Kinley, le Mt Huntington (3731m). Comme au Fitz Roy, les difficultés ne résident pas dans l’altitude, mais dans le climat extrême de l’Alaska, semblable en cela à la Patagonie. La dernière page des Conquérants de l’inutile s’achève sur un rêve d’enfant, celui de devenir pâtre. Cela ne sera pas le cas : le 19 septembre 1965, Lionel Terray fait une chute mortelle au Gerbier, avec son jeune compagnon, Marc Martinetti.

Pour Rébuffat, l’expérience de l’Annapurna est source de désenchantement. Bien qu’il ait joué un rôle majeur dans la découverte de l’itinéraire et dans la survie d’Herzog et de Lachenal, ce rôle ne sera pas reconnu à sa juste valeur. La distance qu’il prend avec le cirque médiatique post-expédition a le mérite de le rapprocher de Lachenal qui supporte aussi mal que lui ce que Ballu appelle « l’eucharistie annapurnienne ». Consacrant son énergie à sa carrière de guide, il conduit ses clients dans des courses exceptionnelles comme le Badile, la Walker ou l’Eiger. Comment expliquer un tel destin ? Terray répond ainsi : « Sous des dehors peu brillants, …, Rébuffat cachait une volonté aussi opiniâtre qu’une fourmi, un esprit de décision napoléonien, ainsi qu’une intelligence intuitive d’une rare justesse de vue. Mises au service d’un grand enthousiasme alpin, en dépit de dons physiques limités, ces qualités ont fait de lui un alpiniste d’exception et le plus grand guide de son temps. » Même son de cloche chez Georges Livanos qui a grimpé avec lui dans sa jeunesse. Le Grec compare Rébuffat à Cassin : « Ni l’un ni l’autre, n’étaient de ces grimpeurs qui marquent les siècles par des passages géniaux au-delà du miracle. Ils étaient cependant d’une grande habileté aussi bien en libre qu’en artif, et surtout ils étaient tous deux méthodiques, prudents, bien qu’animés d’une grande audace, mais d’une audace raisonnée, alliée à un calme et un sang-froid monolithiques face aux dangers et aux difficultés. Par la suite, Rébuffat est devenu un écrivain et un conférencier à succès, doublé d’un réalisateur de nombreux films, dans lesquels il se présente comme le chantre d’une montagne heureuse aux antipodes de l’Alpe homicide.

PHOTO Rébuffat dans l’éperon Walker (ph. Etoiles et tempêtes) ; Gaston Rébuffat (ph. Gabriel Ollive, coll. Barney vaucher)

Claude Gardien souligne « qu’il extrait l’essence même de la montagne, sa beauté, et la met à la portée du plus grand nombre, sans jamais faire état d’exploits ou de performances ». Gaston Rébuffat nous a quittés le 31 mai 1985, après avoir lutté de nombreuses années contre un cancer.

 

Références

  • Lionel Terray : Les conquérants de l’inutile (1961, Gallimard) 
  • Georges Livanos : Cassin, il était une fois le sixième degré (Arthaud 1982)
  • Claude Gardien : « L’héritage Rébuffat » (déc. 1996, Vertical n°94)

Remerciements : Catherine Cuenot pour l’accès à la collection Lachenal parue dans « Regards » aux éditions Guérin, Catherine Destivelle (Haute montagne), Yves Peysson et le GHM.

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