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Robert GABRIEL 1923-2020

08/11/2020
Robert GABRIEL 1923-2020

LE DERNIER DES TROIS

Robert Gabriel s’est éteint le 4 novembre dernier à l’âge de 97 ans. Il avait été l’un des très grands grimpeurs du milieu du XX° siècle. L’alpinisme français se relevait des lendemains du second conflit mondial grâce à l’émergence d’une génération qui, avec des noms comme Terray, Lachenal, Rébuffat, Couzy, Magnone, Paragot…, allait le conduire aux plus hauts sommets, au sens propre comme au sens figuré. Parmi ces grands, un trio venu des bords de la Méditerranée, le couple de Sonia et Georges Livanos, auquel Robert est associé jusqu’à sa retraite de « sestogradiste » au milieu des années 50. Si les noms cités plus haut sévissent dans le massif du Mont-Blanc, et plus tard dans les Andes et en Himalaya, ce sont les Dolomites qui constituent le terrain de jeu favori du trio Livanos où il contribue à écrire l’histoire, rivalisant amicalement avec les plus grands « dolomitards ». Pour Georges, Robert a été « LE » compagnon idéal, celui de sa jeunesse et de ses plus belles aventures, Sonia mise à part : « nous avions le même âge, la même taille et la même pointure ». Comme les autres grandes cordées françaises (Lachenal-Terray, Couzy-Schatz, Paragot-Bérardini), la cordée Gabriel-Livanos se forme après-guerre. Quelques saisons dans le massif du Mont-Blanc où elle arrache les 2° des faces N du Requin et de l’aiguille de Leschaux, en dépit de la « mousson chamoniarde », mais la cordée rate les deux objectifs convoités : dans le chapitre « Ni Drus ni Jorasses », le Grec relate deux tentatives à la face O des Drus, la dernière jusqu’aux 2/5 de la paroi.

1950 sonne les glas des campagnes chamoniardes. Après une entrée en matière avec Sonia dans la Piccolissima aux Tre Cime di Lavaredo, la cordée Gabriel-Livanos ouvre le bal dolomitique avec la 9° de la face N de la Cima Ovest, le nec plus ultra du sesto superiore ! En touchant les prises tenues par le maestro Cassin, elle entre dans la cour des très grands. L’année suivante, le camp de base, « à l’abri des avalanches, surtout en plein été »[1], est établi au refuge Vazzoler. Le spigolo Andrich à la Venezia sert d’apéritif, puis après la Valgrande – où Sonia devient la première femme à gravir un sesto superiore – c’est l’apothéose : Robert et le Grec réussissent le dièdre NO de la Su Alto, lequel avait repoussé les avances des Ecureuils, de Soldà et même de Cassin ! La Su Alto aura le même impact dans les Alpes Orientales que celui obtenu par la face E du Grand Capucin et la face O des Drus dans le massif du Mont-Blanc. Dès lors, leur amour et leur fidélité envers les Dolomites leur valent d’être acceptés par les locaux comme faisant partie des leurs. En 1952, le trio réalise dans des conditions effroyables, « grâce à leurs dons de grimpeur et de nageur réunis », la 3° de la Vinatzer-Castiglioni à la Marmolada, considérée comme la plus difficile des Dolomites, ce qui incite le Grec à rebaptiser « naufragés de la Marmolada », les « vainqueurs de la Su Alto ».

Le spigolo du Monte Cavallo, l’année suivante, est une réplique de la Su Alto (la 2° répétition attendra quinze ans la venue des frères Messner). Jusqu’en 1955 – sa dernière saison - la carrière de Robert se confond avec celle de Livanos, hormis la paroi E de la Cima del Bancon, succès partagé avec Armando Da Roit, gardien du refuge Vazzoler. En 1947, la cordée entière, Sonia, Georges et Robert, intègre le G.H.M, le prestigieux Groupe de Haute Montagne.

Dans les Calanques, la cordée Gabriel-Livanos fonctionne à plein régime, les perles se suivent : des classiques comme la Super-Calanque à En Vau, la voie du Levant au Cancéou, la traversée Bavaroise au Crêt St Michel (avec Marie-Josée qui s’appelle encore Chabert), la voie de l’Ecaille à la Mounine ou l’éperon NE intégral au Bec de Sormiou ; dans le registre plus sérieux (où le 6 dodu est encore d’actualité), le C.A.C. à la Candelle et la toujours très respectée Directe 52 aux Goudes. Enfin pour les amateurs d’artif, l’éperon O de la Pointe Callot et la directe du Ponant au Cancéou. Puis Robert fonde avec sa femme Marie-Josée une famille à laquelle ils se consacrent pleinement.

Pour évoquer la « deuxième carrière de Robert » qui démarra à l’automne 73, je me réfèrerais à l’un des passages que lui ai consacré dans mon ouvrage, « Dolomites », publié par Catherine Destivelle aux éditions du Mont-Blanc : « Jeune maître auxiliaire à peine plus âgé que mes élèves, j’avais été nommé dans un lycée où j’avais appris qu’il enseignait. Mon look post soixante-huitard se mariait mal avec celui des profs du cru et nos contacts avaient été distants. J’avais le plus grand mal à imaginer un grimpeur, même de loin, au sein de ce milieu, mais j’avais décidé malgré tout d’en avoir le coeur net. Avisant un personnage administratif, je lui demandai si monsieur Gabriel était là. Il me répondit par l’affirmative et me désigna sa salle. Assez ému, je ne tardai pas à faire face à un homme de taille moyenne, au regard pénétrant et aux cheveux noirs. Une blouse grise et de strictes lunettes rehaussaient la sévérité du personnage (il faut préciser que dans le milieu de l’escalade, il était surnommé « le Tueur »). Interloqué, j’étais sur le point de tourner les talons, persuadé qu’il n’avait rien à voir avec le héros des Dolomites que j’imaginais, lorsque, mû par une inspiration soudaine, je lui demandai à brûle-pourpoint : « La su Alto, ça vous dit quelque chose ? » Alors, comme par magie, toute trace d’austérité disparut, le regard s’embua de nostalgie, puis un sourire illumina son visage : « Je comprends que ça me dit quelque chose ! »  J’étais devant Robert Gabriel. »

Pour Robert comme pour moi, ce fut le début d’une longue amitié. Un mois après, pour sa reprise dix-huit ans après, je le conduisais aux Futurs Croulants, puis la traversée Sans Retour. Ce fut une rencontre heureuse car nous avons grimpé dix ans ensemble, dix ans au cours desquels nous avons repris les voies qu’il avait parcourues avec le Grec, comme la mythique Directe 52 ou le Pilier de Bartagne. Dans la foulée, je lui faisais découvrir le Verdon, puis nous rendîmes visite au chef d’œuvre de Paragot et Bérardini, la Pelle en Vercors. Robert en a gardé aussi un fort souvenir, qu’il a évoqué dans la préface de la réédition de « Au-delà de la verticale » : « Ayant abandonné à peu près complètement l’alpinisme et l’escalade, je me suis remis à grimper de temps en temps avec un jeune grimpeur. Cela m’a fait un peu drôle au début, puis il m’a semblé que j’avais toujours vingt ans, que mon compagnon était comme celui de ma jeunesse. »[2] Cette complicité et cette confiance l’ont poussé à me recommander auprès de son ami de toujours, le Grec. C’est grâce à elles que j’ai pu partager avec Georges, sa dernière course dans les Dolomites, la première du spigolo O de la Cima dei Tre (Moïazza).

En complément de sa passion pour la montagne, Robert en avait une autre, la musique, qui lui a permis d’aborder la vieillesse avec plus de sérénité.

En avril 2004, à l’initiative de Marc Roussel, le Club Alpin avait organisé une soirée (voir photo ci-dessus) pour remettre la médaille des 50 ans du CAF. Sur cette photo, on reconnaît Robert et Marie-Josée (au centre), Georges et Sonia Livanos, Marc Roussel, Gabriel Ollive et Maurice Ramond.

Voila. Je tenais à rendre hommage à un ami et à apporter à Marie-Josée et à leurs enfants et petits-enfants, notre soutien et notre amour.

Barney VAUCHER

 

[1] Pour connaître mieux Robert, il est plus que recommandé de dévorer le chef d’œuvre de Georges Livanos, « Au-delà de la verticale », auquel de nombreuses citations sont empruntées.

[2] « Au-delà de la verticale » ; préface de l’édition 1979, Slatkine






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